Stella Maris
Si la religion n’était
Qu’une question de foi
De chacun en quelque chose
Qui le dépasse, alors, oui, peut-être.
Si la religion n’était
Qu’un mode de conscience
Ou d’approximation à des
Questions sans réponses, alors, oui, sans doute.
Si la religion n’était que ça,
Qu’un contrat qui se joue à deux,
Comme on fait l’amour dans
Une chambre fermée, alors, oui, avec plaisir.
Mais on ne fait pas l’amour
dans la rue à la vue de tous :
Pourquoi impose-t-on des réponses
À des enfants qui ne posent pas de questions ?
A partir de quel moment un chemin
Doit-il être suivi par tous
Sous peine d’excommunication ?
La religion disparaît si on ne peut la
Mettre en pratique !
…
Il en va de même pour mes rêves.
Dans le secret de mon alcôve
Ils portent la pureté de la croyance.
Mais dès que je tente de les
mettre en pratique…
Emoussés, diffus, volatilisés,
Ectoplasmes à peine aujourd’hui
Alors qu’ils étaient mon sang et ma sève,
Ma boussole et mon glaive, mes rêves
Sont morts par manque de pratique.
Oxydés mes désirs, grippés par l’inaction,
La réalité dans la gueule à coups de quotidien
Anesthésie sournoisement l’ensemble du système
Nerveux, sanguin, musculaire, bientôt les os.
…
L’enfant a vu le magicien mettre
le lapin dans le chapeau.
L’adolescent a lu les romans
Et connaît les règles du jeu.
L’homme a laissé ses plumes d’ange
Sur les trottoirs devant les banques.
Le poète a gelé ses doigts
Sur les coeurs glacés des égoïsmes.
La musique même est devenue
Séquences, fréquences, silences.
Ma lance de jeune chevalier
Sert de canne à mon corps fatigué.
Lassé de combattre, je pose
Une ultime question, et dépose
Les armes devant la non-réponse :
Qui donc a enterré mes rêves ?
…
Mon miroir ne s’en souvient pas,
Mes vêtements non plus.
Pas plus que mes souliers, mon chapeau,
Mes lunettes ou ma béquille.
Mon oreiller, mon lit, ma voiture
Et mon bureau bien équipé,
Rien de ce qui m’entoure et m’enveloppe
Ne garde en mémoire le feu des désirs.
Car ils ont été consumés en leur temps.
C’est ainsi qu’à la naissance
Il nous est donné une outre pleine
Censée nous servir pendant tout le voyage.
Je l’ai bue, goulu, avant même d’atteindre
Le vrai départ pour les îles.
Où que je tourne mes yeux je ne trouve
Ni source ni fontaine où la remplir.
Trop tard, trop seul, trop faible
Pour avancer, je songe à rebrousser chemin.
Mais j’ai perdu la trace du foyer.
La lumière sur le bord du sentier
Qui me mènerait au veau gras
s’est mélangée aux lucioles et
S’éparpille à chacun de mes pas.
Chaque feu-follet me distrait de moi.
Chaque livre se moque de mon égo
et me lance : « Déjà écrit ! Trouve autre chose ! »
Chaque entame de projet meurt
Au premier paragraphe, par manque de foi.
Incapable d’avancer ne trouvant pas de cible,
Incapable de reculer par crainte du néant,
Sans vent dans les voiles, sans feu dans le sang,
Je m’accroche à l’espoir d’une étoile nouvelle
Impossible à deviner dans un ciel
Crucifié par les satellites artificiels.
…
Je lève pourtant les yeux
Vers la Grande Ourse
En désirant lever le poing
Serré du révolutionnaire
Je regarde les constellations
Aux noms de mythes et de croyances
En souhaitant que chaque vers
Devienne un trait d’arbalète
Je plonge dans la sombre immensité
Et je m’aveugle aux millions d’astres
En buvant leurs atomes pour nourrir
Ma colère déshydratée
Ô Stella Maris ! En quoi croire,
Si ce n’est en la communion
De nos rêves d’absolu
Dissous dans la matière ?