dimanche 23 novembre 2025

Ainsi vole la liberté


Ainsi vole la liberté

Poursuivie par la main qu’on enchaîne :

Comme un cœur esseulé se démène 

Pour atteindre le cœur désiré.


Ainsi chante la liberté

Quand la lutte se mue en victoire :

Comme un amour ostentatoire 

Célèbre l’extase embrassée.


Ainsi la liberté s’endort

Quand le combattant pose les armes :

Comme un amour impérissable 

Dépérit corps contre corps.


Ainsi crève la liberté

Du manque de se savoir désirée :

Comme un amour s’efface au gré

Des habitudes anesthésiées. 


Elle vole, pourtant, accessible

À ceux, courageux et fragiles

Qui sentent le poids des tyrans 

Et lèvent les poings en rageant.

vendredi 21 novembre 2025

Agonisante

 

La parole au théâtre peut être caresse ou griffure 

La parole au théâtre peut être crachat ou morsure

La parole au théâtre peut être un SOS lancé

D’un personnage à l’autre, au public, à chacun.


La parole au théâtre peut être un aveu d’amour

La parole au théâtre peut être un coup de fleuret

La parole au théâtre peut être une balle assassine

D’un personnage à l’autre, au mensonge, à chacun.


La parole au théâtre peut être une clé vers le rêve

La parole au théâtre peut être fente vers la poésie

La parole au théâtre peut être étendard de beauté

D’un personnage à l’autre, à la laideur du monde.


La parole au théâtre peut être tant et tant de choses

Que je m’étonne d’entendre tant et tant d’acteurs

Laisser mourir sur scène la parole excisée,

Réduite à n’être qu’un flot de mots, de mots, de mots.

 

samedi 8 novembre 2025

Imperator


J’avais pris l’habitude de relever le col

De mon veston pour protéger ma nuque :

Cela donnait à ma démarche un je-ne-sais-quoi

De majestueux qui collait à mon rang.


Je ne pliais jamais le bras, pour éviter

Que l’étoffe à l’endroit du coude se froissât.

Et je gardais les mains vers le sol,

Afin que les coutures ne forçassent point. 


Par dessous le veston, en soie fine de Chine

Ma chemise semblait bariolée de fraîcheur ; 

Et le pantalon tenait à la taille sans serrer

Et tombait droit comme un i, souple pourtant.


La longue cape, surtout, qui pendait à l’épaule 

Et tenait par un cordon tressé d’or et d’argent, 

Indiquait aux badauds que j’étais qui j’étais,

Investi de l’aura que le génie confère.


Je paradais ainsi, regardant l’infini

Voisin de mes aspirations de Poète accompli,

Devisant avec moi-même de choses d’importance

Trop élevées pour être soumises à la plèbe.


Je paradais en songeant à la chance que j’eus

D’avoir déniché dans l’arrière-boutique

D’un marchand d’occasions, ces habits d’empereur 

Qui me siéent, dit-il, comme s’ils étaient neufs.


Je paradais donc, imbu mais fier de ma superbe,

Avec la conviction d’être ce que je paraissais,

Quand le rire d’un garnement me tira de mon rêve… :

J’étais nu comme un ver, vêtu de mes illusions.


mercredi 5 novembre 2025

STELLA MARIS

 Stella Maris


Si la religion n’était

Qu’une question de foi

De chacun en quelque chose

Qui le dépasse, alors, oui, peut-être.


Si la religion n’était 

Qu’un mode de conscience

Ou d’approximation à des 

Questions sans réponses, alors, oui, sans doute.


Si la religion n’était que ça, 

Qu’un contrat qui se joue à deux,

Comme on fait l’amour dans

Une chambre fermée, alors, oui, avec plaisir.


Mais on ne fait pas l’amour 

dans la rue à la vue de tous :

Pourquoi impose-t-on des réponses

À des enfants qui ne posent pas de questions ?


A partir de quel moment un chemin

Doit-il être suivi par tous

Sous peine d’excommunication ?

La religion disparaît si on ne peut la

Mettre en pratique !



Il en va de même pour mes rêves.

Dans le secret de mon alcôve

Ils portent la pureté de la croyance.

Mais dès que je tente de les 

mettre en pratique…


Emoussés, diffus, volatilisés,

Ectoplasmes à peine aujourd’hui

Alors qu’ils étaient mon sang et ma sève,

Ma boussole et mon glaive, mes rêves

Sont morts par manque de pratique.


Oxydés mes désirs, grippés par l’inaction,

La réalité dans la gueule à coups de quotidien

Anesthésie sournoisement l’ensemble du système

Nerveux, sanguin, musculaire, bientôt les os.



L’enfant a vu le magicien mettre 

le lapin dans le chapeau.

L’adolescent a lu les romans

Et connaît les règles du jeu.

L’homme a laissé ses plumes d’ange 

Sur les trottoirs devant les banques.

Le poète a gelé ses doigts

Sur les coeurs glacés des égoïsmes.

La musique même est devenue 

Séquences, fréquences, silences.

Ma lance de jeune chevalier

Sert de canne à mon corps fatigué.

Lassé de combattre, je pose

Une ultime question, et dépose

Les armes devant la non-réponse :

Qui donc a enterré mes rêves ?



Mon miroir ne s’en souvient pas,

Mes vêtements non plus.

Pas plus que mes souliers, mon chapeau,

Mes lunettes ou ma béquille. 

Mon oreiller, mon lit, ma voiture

Et mon bureau bien équipé,

Rien de ce qui m’entoure et m’enveloppe

Ne garde en mémoire le feu des désirs.


Car ils ont été consumés en leur temps.


C’est ainsi qu’à la naissance

Il nous est donné une outre pleine

Censée nous servir pendant tout le voyage.

Je l’ai bue, goulu, avant même d’atteindre

Le vrai départ pour les îles.


Où que je tourne mes yeux je ne trouve 

Ni source ni fontaine où la remplir.

Trop tard, trop seul, trop faible

Pour avancer, je songe à rebrousser chemin.


Mais j’ai perdu la trace du foyer.

La lumière sur le bord du sentier

Qui me mènerait au veau gras

s’est mélangée aux lucioles et

S’éparpille à chacun de mes pas.


Chaque feu-follet me distrait de moi.

Chaque livre se moque de mon égo

et me lance : « Déjà écrit ! Trouve autre chose ! »

Chaque entame de projet meurt 

Au premier paragraphe, par manque de foi.


Incapable d’avancer ne trouvant pas de cible,

Incapable de reculer par crainte du néant,

Sans vent dans les voiles, sans feu dans le sang,

Je m’accroche à l’espoir d’une étoile nouvelle

Impossible à deviner dans un ciel

Crucifié par les satellites artificiels.



Je lève pourtant les yeux

Vers la Grande Ourse

En désirant lever le poing

Serré du révolutionnaire


Je regarde les constellations

Aux noms de mythes et de croyances

En souhaitant que chaque vers

Devienne un trait d’arbalète 


Je plonge dans la sombre immensité

Et je m’aveugle aux millions d’astres

En buvant leurs atomes pour nourrir

Ma colère déshydratée


Ô Stella Maris ! En quoi croire,

Si ce n’est en la communion 

De nos rêves d’absolu

Dissous dans la matière ?